En conversation avec Frederick Golooba-Mutebi, un chercheur spécialisé en économie politique

Frederick Golooba-Mutebi est un chercheur et consultant ougandais et rwandais dans des universités d’Afrique du Sud et d’Ouganda. Right for Education s’est entretenu avec lui au sujet de l’économie politique du Rwanda, la communauté international, le développement économique et l’effet positif improbable de la pandémie COVID-19 sur l’Afrique.

R:Ed : Pouvez-vous nous parler de vous et de votre travail ?

Je suis politologue. J’ai été universitaire à l’Université de Witwatersrand et à l’université de Makerere en Ouganda. J’ai ensuite quitté le monde universitaire pour devenir chercheur indépendant et consultant. Une grande partie de mon travail porte sur l’analyse de l’économie politique dans plusieurs secteurs. Le Rwanda et l’Ouganda sont les deux pays sur lesquels je me concentre.

R:Ed : Vous êtes actuellement basé au Rwanda et vous avez écrit sur le sujet de l’économie politique de développement dans le pays. De quelle manière est-ce que le modèle de développement géré par l’État rwandais a-t-il réussi et de quelle manière a-t-il échoué ?

Tout d’abord, il a été couronné de succès dans la mesure où il a permis de lutter contre la corruption. De nombreux pays africains luttent avec la corruption, par laquelle une grande partie des ressources de l’État, même les ressources d’aide, sont détournées vers des choses qui n’ont rien à voir avec le bien-être du citoyen ordinaire. Il y a encore de la corruption au Rwanda, mais il est maintenu à un minimum parce que la punition est rapide et certaine. Il a également réussi parce que le gouvernement n’a pas attendu que les investisseurs étrangers viennent donner le coup d’envoi des entreprises. Par le biais d’entreprises publiques, d’entreprises appartenant au parti au pouvoir et d’entreprises militaires, l’État a ouvert des secteurs qui étaient auparavant insuffisamment exploités, voir pas du tout. Le Rwanda avait été considéré comme peu sûre et politiquement instable, de sorte que les investisseurs étrangers étaient réticents à venir ici après le génocide. Cela change, mais même maintenant, il reste des secteurs peu exploités où les investisseurs ne sont pas prêts à s’aventurer. Dans cette mesure, il a donc réussi, mais le Rwanda est encore un pays pauvre avec de nombreux problèmes à résoudre.

R:Ed : En raison de ces succès, beaucoup de pays africains cherchent à imiter ce modèle de développement économique de l’État. Que pensez-vous de ces tentatives ? Pensez-vous que le ‘modèle rwandais’ peut être transposé avec succès ailleurs en Afrique subsaharienne ?

Je pense que d’autres pays africains peuvent apprendre beaucoup du Rwanda. Par exemple, les pays peuvent imiter la façon dont le Rwanda a encouragé les femmes à s’aventurer dans des milieux où, auparavant, il n’y avait que très peu femmes, voir pas du tout. Ils peuvent également s’inspirer du Rwanda pour lutter contre la corruption et imiter la politique d’inclusion du Rwanda; dans leur gouvernement, il y a de nombreux partis politiques qui travaillent ensemble dans l’intérêt de faire avancer le pays. Cependant, une grande partie du succès du Rwanda est due à son histoire. Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que tout ce qui se passe au Rwanda soit facilement transférable à d’autres pays.

R:Ed : Les objectifs de développement durable des Nations unies comprennent la croissance économique, mais aussi des objectifs tels que Objectif 16 : la paix, la justice et des institutions fortes. Certains ont exprimé la crainte qu’un État autoritaire comme le Rwanda ne peut pas atteindre des objectifs aussi « globaux » et ne peut atteindre des objectifs axés sur l’économie. Que pensez-vous de cet argument ?

Je suis d’origine ougandaise, mais je vis au Rwanda depuis longtemps. Je suis familier avec tout ce qui entoure les pays comme la RDC, le Kenya et la Tanzanie. Le Rwanda n’est pas plus autoritaire que ces autres pays. En fait, depuis 20 ans que je vis au Rwanda, je n’ai jamais vu un officier de police frapper un civil. C’est la routine dans des pays comme l’Ouganda, le Kenya et la Tanzanie. L’autre chose, c’est que que Paul Kagame gagne de très gros pourcentages. Au Rwanda, le système politique permet une diversité de partis au gouvernement ce qui fait que la victoire aux élections n’est pas une question de vie ou de mort. Lors des élections de 2017 par exemple, 9 partis politiques sur 11 se sont alignés derrière le président Kagame. Si vous regardez les résultats de la diaspora, la plus petite marge gagnée par le président Kagame a été en France, ce qui remontait à 75 %. Maintenant, si quelqu’un veut prétendre que les élections au Rwanda sont truquées, alors comment expliquer que les Rwandais votent pour le président Kagame en grand nombre dans les ambassades du monde entier ? En 2017 j’ai voté à l’ambassade en Ouganda, et beaucoup de Rwandais sont venus voter. Les gens sont restés à l’ambassade et les votes ont été comptés devant tout le monde, et la marge de vote du président Kagame en Ouganda était dans le haut 90%.

Ce qui est unique dans la politique au Rwanda, c’est que les politiciens ne passent pas leur temps à se battre. Au contraire, ils établissent un consensus autour de choses que les différents partis politiques jugent importantes. Les Rwandais parlent moins de politique que, disons, les Ougandais, mais je pense que c’est un aspect de la culture plutôt  qu’un aspect du gouvernement. Je pense que le gouvernement ici présent est intéressé par la democratization politique dans ce pays, mais cela revient à la question du contexte. Si plusieurs partis politiques se sont disputés pour le pouvoir et ont pu dire n’importe quoi, étant donné l’histoire de division du Rwanda, le génocide et la discrimination, je ne pense pas que le pays resterait stable. Les Rwandais dans tous leurs différents partis politiques acceptent qu’ils ne peuvent se démocratiser que progressivement. Mais pour l’instant, il est très dangereux de s’ouvrir de manière à ce que « tout soit possible ».

R:Ed : Le contexte est également important en ce qui concerne la réponse internationale à ces régimes. Quel rôle ont des acteurs internationaux, des États individuels en dehors de l’Afrique à l’UA et à l’ONU, sur le modèle de développement du Rwanda et de l’Ouganda ?

L’État rwandais est un État activiste et ne croit pas que le libre marché devrait decider de manière incontournable de ce qui se passe dans la sphère économique. Ils laissent le marché déterminer les choses lorsque cela est raisonnable, mais ils interviennent également dans des domaines où ils pensent que les marchés ne servent pas les intérêts du peuple. Certains acteurs internationaux veulent introduire l’économie de marché libre et s’exprimer contre le parti au pouvoir qui possède des entreprises au Rwanda. Cependant, les investisseurs étrangers ne sont pas toujours désireux de venir au Rwanda vu son image en termes de génocide et de violence politique, de sorte que le gouvernement a dû s’impliquer. Le gouvernement a été disposé à faire des expériments et quand quelque chose semble ne pas fonctionner, ils sont prêts à réexaminer cette politique et à essayer quelque chose de nouveau. Je pense qu’au fil du temps, la communauté internationale a fini par le reconnaître. Historiquement, l’Afrique a bénéficié d’initiatives politiques, de l’ajustement structurel à la privatisation. Pour moi, le gouvernement du Rwanda est très rafraîchissant dans le sens où il peut rejeter ce qu’il pense ne pas fonctionner et  trouver ses propres idées.

R:Ed : Sur une note plus personnelle, 2020 a été une année difficile pour beaucoup de gens. Sur le plan personnel et professionnel, qui et quoi vous ont inspiré ou donné de l’espoir au cours des derniers mois?

Au début de la pandémie COVID, les médias internationaux ont prédit que ce serait un désastre pour l’Afrique étant donné la pauvreté et notre histoire avec les épidémies. Cependant, nous avons pu surmonter cette tempête, du moins jusqu’à présent, sans grande intervention ou aide extérieure. Je pense que nous, les Africains, sommes parfois trop vite à se tourner vers le monde extérieur pour trouver des solutions à nos problèmes. Cependant, au cours de la pandémie, les pays qui nous ont traditionnellement aidés étaient préoccupés par leur propres problèmes. Je pense que cette expérience nous a montré que nous pouvons faire beaucoup plus seuls et pour nous-mêmes. Même dans le passé, ceux qui nous ont aidés ne nous ont pas nécessairement rendu service en nous venant en aide, même lorsque nous aurions pu faire des choses par nous-mêmes.

Marwin Ramos

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