Tefera Negash Gebregziabher est un chercheur post-doctoral éthiopien à l’Institut international d’études sociales aux Pays-Bas. Right for Education lui a parlé de ses recherches de doctorat sur l’économie politique de l’Éthiopie, les réformes de 2018 et la façon dont la pandémie y a façonné la politique.
R:Ed : Pourriez-vous parler de vous et de votre travail à notre public ?
Je m’appelle Tefera Negash, je suis chercheur et universitaire. Ma recherche de doctorat a porté sur les relations entre l’argent et la politique en Éthiopie, avec un accent sur le régime du FDRPE qui a dominé la politique éthiopienne depuis 1991. J’ai terminé mes études de doctorat en décembre dernier. Maintenant, je travaille en tant que chercheur postdoctoral à l’Institut international d’études sociales sur un projet de renforcement des capacités entre les universités néerlandaises et éthiopiennes. Le projet vise à renforcer le pouvoir des droits, promouvoir la démocratisation et encourager les droits civils, notamment dans le cadre
des réformes récentes.
R:Ed : Au niveau quotidien, quelle est la relation étroite entre l’État éthiopien et l’économie?
Au cours de mon travail sur le terrain, il était clairement visible comment l’État et les principales activités économiques sont entremêlées. Même les Éthiopiens ordinaires ressentent la présence du parti et de ses affiliés dans les activités économiques. Pour les jeunes en particulier, il est évident que la poursuite de toute forme d’activité entrepreneuriale est difficile à moins de disposer de réseaux et de connexions au sein du parti. Ceci, espérons-le, commence à changer depuis les réformes de 2018. En parlant aux jeunes personnes d’affaires aux cours de mes recherches, j’ai trouvé que ce qu’ils trouvent le plus frustrant dans le lien entre l’État et l’économie c’est la main lourde du parti politique au pouvoir dans le domaine des affaires et de l’économie.
R:Ed : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les réformes de 2018 ? Qu’est-ce qui a changé cette année-là et que s’est-il passé dans les des deux années qui se sont écoulées depuis les réformes ?
La réforme de 2018 a été un changement tectonique de l’intérieur. J’appellerais cela une révolution douce au sein de la parti de coalition EPRDF. Beaucoup de choses se sont passées en même temps et très rapidement. Cette réforme rapide a renversé
ceux qui ont tout contrôlé au sein de l’EPRDF et ont amené Abiy Ahmed au pouvoir. Auparavant, les personnes au pouvoir (le FLPT) avaient utilisé leur pouvoir politique pour contrôler les ressources économiques, les activités et les politiques. Ces personnes n’ont pas nécessairement perdu leurs ressources, mais au moins elles ont perdu leur pouvoir politique, qui était le principal instrument de contrôle économique. On voit de nombreux changements positifs, tant sur le plan politique qu’économique, depuis les changements de 2018. Pourtant, la situation sécuritaire du pays se détériore, ce qui vient, à mon avis, du système politique qui a longtemps été soumis à un verrouillage autoritaire, mais qui commence à s’ouvrir. La présence et le fonctionnement des différentes forces politiques du pays contribuent à la déstabilisation plutôt que le contraire.
R:Ed : Avant la réforme de 2018, l’économie politique du développement de l’Ethiopie était comparée au Rwanda et beaucoup de gens pensaient que le modèle de développement économique du Rwanda géré par l’Etat serait couronné de succès partout. Mais il semble qu’il y ait eu un revirement : est-ce que vous pensez-vous que la comparaison avec le Rwanda ne s’applique plus ?
Oui, il y a une comparaison commune entre l’Éthiopie et le Rwanda. Certains chercheurs préconisent le patrimonialisme du développement, qui signifie que le développement doit venir en premier, puis les autres droits suivront. L’Éthiopie et le Rwanda sont censés servir de modèle. Il n’y a eu qu’une courte période depuis les réformes de 2018, nous ne pouvons donc pas encore dire si un changement de ce modèle s’est réellement produit. Ceci est parce que premièrement, il y a beaucoup de mérites dans certaines politiques que l’Éthiopie a suivies jusqu’à présent. Et deuxièmement, il ne s’agit jamais d’un simple cas de secteur privé et de libéralisation contre le socialisme d’État ; il y a beaucoup d’espace entre ces extrêmes. Par exemple, il y a un énorme fossé entre la politique chinoise, son système économique et le noyau dur du capitalisme américain. Tant métaphoriquement que littéralement, entre la Chine et les États-Unis, nous avons l’Europe avec ses divers types d’États-providence. En bref, un accent mis sur le développementalisme a été perturbateur, et le Premier ministre Abiy semble remettre cela en question mais il n’y a eu qu’un court laps de temps depuis 2018.
R:Ed : La libéralisation de l’Ethiopie s’est concentrée sur l’économie, qui est très importante, mais la politique de libéralisation est également importante. Cela impliquerait de s’éloigner des tendances autoritaires électorales afin que les gens puissent avoir plus de droits. Certains ont fait valoir que même s’il y a une libéralisation des droits économiques en Éthiopie, le côté politique reste relativement inchangé. Avez-vous un espoir que l’Éthiopie changera de direction, ou pensez-vous que la libéralisation ne va seulement pour économie à l’instant ?
J’espère que le nouveau Premier ministre, s’il dispose d’un peu de temps, mettra en œuvre certaines idées dont il a parlé lors de son discours d’acceptation du prix Nobel.
Il a parlé de l’inclusion, des droits de l’homme et la paix, et je pense qu’il a encore le temps de le faire. Il a déjà accompli beaucoup de choses à cet égard. Sur le plan économique, j’espère également qu’il ne copiera pas la stratégie qui consiste à utiliser le pouvoir de son
parti pour posséder des entreprises et coopter l’appareil militaire dans des stratégies telles que les affaire qui impliquent l’économie. J’espère que l’Éthiopie ne verra pas l’émergence d’un nouveau groupe d’élites qui utilisent le levier politique nouvellement acquis pour obtenir des gains et un contrôle économique. L’éliminer ce sera une tâche dure car, depuis 30 ans, il y a une relation proche entre les affaires, la politique et l’ethnicité.
R:Ed : Comment pensez-vous que COVID-19 a affecté la trajectoire politique et économique de l’Ethiopie?
COVID-19 a eu un effet significatif sur les élections prévues. L’administration d’Abiy a poussé pour reporter les élections qui devaient avoir lieu en août 2020, ce qui a suscité une résistance dont certaines personnes ont profités politiquement. Bien que l’administration d’Abiy et d’autres acteurs politiques sont favorables au report pour des raisons rationnelles évidentes, d’autres ont vu cette initiative en tant qu’un effort d’Abiy pour rester au pouvoir. Je ne peux pas être vraiment sûr que l’administration l’Abiy ait utilisé la pandémie comme prétexte pour gagner du temps et consolider son pouvoir.
R:Ed : Nous devrons voir comment cela se passera dans les deux prochaines années. Sur une note plus personnelle, 2020 a été une année difficile pour beaucoup. Nous avons dû prendre du recul, et certaines personnes ont constaté qu’ils ont plus de temps libre. Pendant cette période, y a-t-il eu des livres que vous avez trouvé le temps de lire et que recommanderiez vous à notre public ?
Personnellement, j’aime beaucoup la littérature russe, comme « L’Archipel du goulag » d’Alexandre Soljenitsyne. Pendant cette période, j’ai également apprécié ‘Humankind’ (L’Être humain) de Rutger Bergman et ‘Putin’s People’ (Le Peuple de Putin) de Catherine Belton. Pour votre public, je voudrais vous recommander « Doughnut Economics » (Le Donut) de Kate Raworth et les œuvres de Samir Amin telles que ‘Capitalism in the Age of Globalization’ (Le capitalisme à l’ère de la mondialisation).
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