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Love according to the Fon people of Southern Dahomey. Photo credit - AI Generated

Une amourologie chez le Gbèto : chez l’amant du Sud-Dahomey (Fon)

Introduction

Dans la pensée et l’expérience occidentales, le concept d’amour s’articule autour d’une tension entre éros, philia et agapè. Cette triade, devenue paradigmatique, structure l’imaginaire affectif de l’Occident et oriente sa compréhension du lien humain. Mais il est frappant de constater que la sphère africaine, dans ses langages et ses imaginaires, a souvent été éclairée — voire éclipsée — par ces mêmes catégories. Cette aliénation conceptuelle et linguistique est l’un des effets les plus pernicieux de la colonisation : elle a fait croire que l’Africain, avant la rencontre avec l’Europe, ne possédait ni concepts, ni système de pensée, ni langage pour dire son monde. C’est précisément là que se situe l’enjeu d’une philosophie africaine authentique : si elle doit exister, elle doit d’abord s’enraciner dans la langue et la pensée propres à ceux qui la formulent. Penser philosophiquement en Afrique, c’est donc penser à partir du vocabulaire vivant des langues africaines, et non simplement traduire les catégories grecques ou latines dans des idiomes locaux.La décolonisation de la pensée n’est pas une posture idéologique : elle est une pratique, un acte de langage, une manière d’habiter le monde à partir de soi.

 

Le djlo

C’est dans cet esprit que nous proposons ici une réflexion sur l’amour à partir du propre africain, en prenant appui sur la culture fon du Sud-Dahomey. Le Fon, peuple du langage et de la symbolique, pense le sentiment amoureux à travers deux concepts fondamentaux : le djlo et le wan. Le djlo traduit le désir, la passion initiale, l’élan vers l’autre. C’est l’équivalent, dans une certaine mesure, de l’éros grec. Dire à quelqu’un A djlo mi — littéralement « tu me plais » —, c’est exprimer ce manque de l’autre qui provoque l’attirance, la tension vers la possession. Dans les chants et les récits du Sud-Dahomey, le djlo apparaît souvent comme une ivresse : l’amant est saisi, troublé, bouleversé. La force du djlo réside dans l’absence : c’est la puissance du vide qui appelle la présence.

 

Le wan

Mais lorsque cette présence advient, lorsque le lien devient partage et non plus quête, un autre mot s’impose : le wan. Le wan signifie littéralement odeur. Dire oun yin wan nou wé — « je suis odeur pour toi » —, c’est exprimer un amour devenu présence et cohabitation. Ce n’est plus le désir de posséder, mais la reconnaissance d’une communion vécue. Être l’odeur de l’autre, c’est être imprégné de lui, le sentir et être senti par lui. L’amour n’est plus manque, mais présence vécue ; il ne cherche plus à combler une absence, mais à savourer une proximité. Cette conception du wan introduit une ontologie relationnelle : aimer, c’est coexister. C’est accepter l’autre dans son intégralité, comme une odeur que l’on respire — qu’elle soit douce ou forte, agréable ou dérangeante. Le wan suppose donc un vivre-ensemble enraciné dans la durée et la constance, qui dépasse les oscillations du désir. Ici, l’amour n’est plus la tension du manque, mais la joie d’être ensemble, la reconnaissance de la présence vivante de l’autre. Ainsi, du djlo au wan, on assiste à un mouvement dialectique : du désir au partage, du manque à la plénitude, de la passion à la sagesse. Cette dialectique, au cœur de la pensée fon, révèle une phénoménologie africaine de l’amour : une manière d’exister avec l’autre où l’émotion devient compréhension, où la parole devient respiration commune.

 

Conclusion

L’intuition directrice de cette étude est qu’il est non seulement possible, mais nécessaire, de penser les expériences humaines fondamentales à partir des catégories africaines. Ce travail ne vise pas à enfermer la pensée dans un particularisme identitaire, mais à ouvrir une autre voie de compréhension de l’humain, à partir d’une sensibilité africaine au monde. En pensant l’amour à travers djlo et wan, le Fon ne fait pas que nommer des émotions : il propose une éthique de la présence et une philosophie du lien. L’amour n’y est pas une conquête, mais une cohabitation ; non un feu passager, mais une odeur qui persiste et façonne le vivre-ensemble. Ainsi comprise, cette amourologie du Gbèto invite à réhabiliter la parole africaine comme lieu de pensée : non pas un simple véhicule d’émotions, mais un espace de conceptualisation et de création philosophique. C’est à travers cette parole — à la fois sensuelle, symbolique et métaphysique — que se déploie la véritable performativité de l’amour : celle qui fait exister l’autre, non pas comme objet de désir, mais comme présence vivante et irréductible.

Afignonzo Selonou

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